Chapitre premier

Chapitre I

 

 

 

Parler de Port-Royal, c’est convoquer les mânes des jansénistes : Saint-Cyran, les solitaires, Pascal et Nicole, la famille Arnauld, Jean Racine. C’est évoquer la fin dramatique du monastère des Champs, que l’on traita, dit Saint-Simon, comme les maisons des assassins des rois. C’est se laisser aller à la nostalgique beauté du paysage de la valle de Chevreuse, où ne subsiste plus – mais c’est presque tout ce qu’il faut – que l’esprit du lieu. Images austères ou lumineuses, augustes portraits de Philippe de Champaigne, mémorables polémiques et innombrable littérature.

 

C’est oublier que Port-Royal fut d’abord affaire de femmes, aventure spirituelle menée par des chercheuses de Dieu en quête de silence, de prière et d’absolu. Que son histoire est d’abord l’histoire de la reprise en main d’un monastère décadent, menée par un personnage hors du commun, l’abbesse Angélique Arnauld. Que cette réforme-ci s’inscrit dans le courant plus vaste de réforme de la vie religieuse, initiée par le concile de Trente, qui mit des lustres à s’imposer et qui porta des fruits dont nous goûtons encore. Que tout cela doit se comprendre dans le contexte général de la réforme de l’Eglise, telle qu’elle fut canonisée à Trente pour la partie catholique et qui fut jalonnée d’étapes, parfois sanglantes, parfois glorieuses, souvent inabouties.

 

Il fallut attendre 1615, et une assemblée décisive du clergé français, pour que le pays se décidât enfin à accepter, par un vote unanime des délégués, à accepter les décrets du concile de Trente, qui s’était clos plus d’un demi-siècle auparavant. A cette assemblée, et parmi les plus ardents partisans de la réforme conciliaire, figure un personnage dont nous aurons à reparler : Sébastien Zamet, le jeune évêque de Langres. Mais l’âme de la Réforme, celui dont la sainteté plane sur les débats de l’assemblée, est un autre prélat : François de Sales, évêque de Genève en résidence à Annecy, qui n’a pas attendu la décision ecclésiastique pour commencer ses travaux, puisque dès les débuts de sa vie sacerdotale on le sait arpentant les routes de sa province et y prêchant sans relâche l’Evangile. D’autres se sont déjà, depuis longtemps, attelés à la tâche : ainsi, précisément, au creux de la vallée de Chevreuse, à l’abbaye de Port-Royal, Madame Angélique Arnauld, celle qui se fait désormais appeler Mère Angélique et dont la réputation de sainteté a traversé les murs de son couvent.

 

Un personnage, que cette Angélique. Les portraits que nous en a laissés Philippe de Champaigne, peintre attitré de la communauté et père d’une religieuse qui fut miraculée, nous la font connaître dans la solidité, la massivité devrait-on dire, de son âge mûr : solide bourgeoise de Paris, fille et sœur d’avocats renommés, au visage impérieux dont la lèvre s’ourle d’une ombre virile. Rien qui laisse deviner les troubles qui l’ont longtemps agitée dans sa jeunesse, et qui l’ont livrée à une instabilité spirituelle d’où elle n’est sortie que par la grâce du long conflit que nous allons raconter : cela lui fut nécessaire pour engager l’incroyable énergie qui la dévorait intérieurement.

 

Port-Royal, donc, est l’histoire d’une réforme. Dans l’antique abbaye, fondée, disait-on, en 1204, par Mathilde de Garlande, Angélique est entrée en 1599, à l’âge de huit ans ; elle est destinée à en être l’abbesse, ce qu’elle deviendra trois ans plus tard – son père n’ayant pas hésité à mentir sur son âge, falsification qui pèsera longtemps sur la conscience scrupuleuse de la moniale.

 

Port-Royal est alors loin de l’idée que l’on se fait d’un monastère. Certes pas la plus scandaleuse des maisons de l’ordre de Cîteaux : Angélique d’Estrées, abbesse de Maubuisson, n’élève-t-elle pas à l’abbaye ses propres bâtards, aux côtés des enfants que sa sœur Gabrielle a donnés à Henri IV ? Mais la vie qu’on y mène, comme dans tous les monastères de femmes, n’a rien d’édifiant : les religieuses sont placées là par leurs familles et y vivent des revenus de leurs dots, les plus nobles et les plus riches y apportent meubles et domestiques, les plus spirituelles et les plus séduisantes recevant et jouant comme n’importe où ailleurs dans le monde. De partage des biens, de communauté comme on disait alors, point : chacune restait maîtresse de son patrimoine. Par le biographe de l’abbesse de Tart, autre couvent dont nous parlerons plus tard, nous en possédons une description pittoresque : « Le monastère n’était plus qu’une hôtellerie jamais dégarnie de monde, hommes et femmes. La solitude et l’oraison mentale en étaient bannies. On y dansait et jouait comme dans une maison séculière… »[1]

 

Vêtue de dentelles et de soie, portant boucles d’oreilles et fil de perles, la première Angélique Arnauld – qui s’appelle alors Jacqueline, le prenom d’Angélique lui étant imposé lors de sa confirmation - n’a pas fait exception à la règle commune, dont nul ne semble s’étonner. Elle est entrée là par la volonté paternelle, qui exerce ainsi le droit qui est le sien d’y envoyer pour être abbesse. Il place dans le même temps une autre de ses filles, Agnès, à l’abbaye voisine de Saint-Cyr. Maître Arnauld n’est d’ailleurs pas un mauvais père : l’histoire qui suit nous le montrera souvent préoccupé du confort de sa progéniture, et même de sa santé spirituelle, n’hésitant pas à expulser du monastère une religieuse dont la conduite est par trop scandaleuse. C’est lui qui mène les travaux rendus nécessaires par l’état de vétusté du monastère. Angélique, qui se montrera par la suite si soucieuse de l’indépendance des maisons dont elle a la charge, ne semble pas s’être formalisée de cette attitude pour le moins indiscrète. Il est vrai que, pour elle, Port-Royal est une affaire de famille : l’ensemble de ses frères et sœurs, la quasi-totalité de ses neveux et nièces, et même sa propre mère, y feront leur entrée.

 

La jeune Angélique ne montre aucun attrait pour une vie religieuse qu’elle n’a aucunement choisie. Abbesse-enfant, ses sœurs lui témoignent de l’affection, et même de la reconnaissance car, depuis son élection, la fortune des Arnauld permet une amélioration de leur vie quotidienne. Elles ne sont qu’une quinzaine à vivre sous le toit délabré du vaste ensemble, que nous connaissons grâce aux charmantes gravures de Madeleine Hortemels : l’église, de style gothique, et le cloître, en sont le point central autour duquel sont bâtis réfectoire, cellules et salles aux destinations diverses. « Tout ce bel ordre, écrit Angélique[2], consistait à s’acquitter assez bien de l’Office aux heures… et à vivre dans une paix et société humaine. Du reste, nous ne faisions que jouer et nous promener sur nos terres. » Aimable programme, qui console la jeune abbesse de son triste sort de religieuse malgré elle : « avançant en âge, poursuit-elle, j’avançais aussi en malice, car je ne pouvais plus souffrir la religion. » Elle n’ose pas, toutefois, aller jusqu’au bout de son dégoût en quittant le monastère, de peur de se damner. Les réprimandes de sa mère n’ont pour effet que de la plonger dans la tristesse et le désarroi ; elle tombe malade pendant plusieurs mois, veillée par sa mère qui décidément se montre tout aussi intrusive que son père.

 

Quelque chose se passe pourtant en elle, à l’entrée dans l’âge adulte, apparemment en conséquence – du moins est-ce de cette manière qu’elle présente les choses – de la venue au monastère d’un capucin, le P. Basile, dont la prédication la touche profondément. Nous retrouverons ailleurs les capucins, l’un des rares ordres anciens soucieux de propager les idées réformistes. D’abord tentée de quitter Port-Royal pour un autre lieu, dans lequel elle n’aurait été que simple religieuse (désir qui la taraudera longtemps), elle se résout à réformer son abbaye, malgré les innombrables oppositions qu’elle rencontre, à commencer par celles de sa famille. Le 25 septembre 1609 a lieu un épisode qui demeurera à jamais célèbre dans l’histoire de Port-Royal : la « journée du guichet », au cours de laquelle l’abbesse refuse à son propre père le droit d’entrer dans la maison, rétablissant ainsi une clôture qui n’était plus respectée depuis belle lurette. A dater de ce jour, à la face du monde, est établi l’inflexible désir de liberté qui ne quittera plus Angélique et ses sœurs.

 

C’est ici, à ce guichet fermé, que commence l’aventure qui marquera sans doute le plus profondément le sentiment religieux dans la France des XVII° et XVIII° siècles. Pour Angélique, c’est aussi le début d’une errance spirituelle, à la recherche d’un prêtre qui saura la « diriger » et encourager sa volonté réformatrice. Elle s’y engage en compagnie de ses moniales, et surtout de sa propre famille dont quasiment tous les membres viendront grossir les rangs cisterciens : ses deux frères, l’aîné après son veuvage et le cadet qui deviendra le Grand Arnauld ; ses sœurs, y compris l’épouse malheureuse de M. Le Maître, qui patientera de longues années avant de rejoindre la communauté ; ses neveux et nièces enfin, dont la seconde Angélique Arnauld qui présidera à la ruine de l’entreprise. Elle y croise bientôt François de Sales, de passage à Paris à l’occasion d’un mariage royal, et l’invite à venir prêcher à Port-Royal et à Maubuisson, dont elle a commencé la réforme. Elle se confesse à lui – « elle se donne », dit-elle, habitude qui est la sienne lorsqu’elle tente d’établir avec un prêtre la communion des âmes. L’accord est immédiat, et une correspondance s’établit, qui ne cessera qu’avec la mort du saint évêque.

 

François lui fait connaître une autre illustre moniale : Jeanne de Chantal, fondatrice de la Visitation, avec qui une correspondance s’instaure également, et surtout se noue une solide amitié. Angélique est ainsi en relation avec les principaux personnages du courant réformateur des débuts. Elle est considérée par eux, et par l’ensemble de ceux qui cherchent à faire appliquer les décrets du concile de Trente, comme l’une des figures les plus emblématiques et les plus saintes de la vie religieuse. Les jugements portés sur elle par la mère de Chantal sont sans appel : la Mère Marie-Angélique de Sainte-Magdelaine (tel est désormais le nom qu’elle porte en religion) guide, sans conteste, ses religieuses sur le chemin de la sainteté. Angélique, elle, a pourtant l’impression de traverser une forêt de doutes et de scrupules. Toujours désireuse de quitter la famille cistercienne, elle frappe à la porte de la Visitation, qui ne s’ouvre pas. Elle va penser trouver, chez un jeune évêque bourguignon, le directeur qui la tirera de ses conflits intérieurs en l’aidant à réaliser le projet confus qu’elle porte en elle : répandre dans le monde la dévotion au Saint-Sacrement du corps de Jésus.



[1] Edme Bourrée, Vie de Mme de Pourlan, Lyon, 1699.

[2] Mémoires, p. 5